Les enfants volés d’Angleterre : « Quand je revois le film, je retiens encore mes larmes »

Stéphanie Thomas et Pierre Chassagnieux présentent cette semaine leur documentaire sur Les enfants volés d’ Angleterre. Un film coup de poing qui dénonce les dérives du système de protection de l’enfance au Royaume-Uni. Pendant 66 minutes, ils transportent le téléspectateur au sein de plusieurs familles dont les enfants ont été retirés pour soupçon de maltraitance. Nous les avons rencontrés après la présentation de leur grand format, qui n’a pas laissé les spectateurs indifférents (voir ci-dessous).

Figr’Actu : Votre film parle des abus du « Children Act », une loi qui considère que le soupçon de maltraitance est une preuve suffisante pour retirer des enfants à leurs parents. Beaucoup de spectateurs ont été bouleversés par ces dérives, et personne ne semble en avoir conscience dans les pays voisins. Comment avez-vous entendu parler de ce scandale ?

Stéphanie : En réalité, plusieurs journalistes français ont déjà travaillé sur ce sujet, dont Florence Bellone, qui avait réalisé un reportage de 52 minutes pour la RTBF (chaîne publique belge). Ensuite, d’autres émissions en ont parlé, comme Spécial Investigation en 2012. En fait, tout notre travail est le fruit de l’enquête préalable de nos collègues. Personnellement, j’ai eu la chance de faire un documentaire de 13 minutes sur ce sujet en 2013. J’avais déjà commencé à suivre les mêmes familles que celles des Enfants Volés d’Angleterre. Mais ça restait trop anecdotique ! Je me suis dit que je devais mettre à plat le système et plonger au cœur de ces dérives.

Pierre : A l’inverse de nos collègues, on a voulu raconter une histoire au présent. Pendant plusieurs mois, on a suivi ces familles pour vivre leur combat en temps réel. On a par exemple suivi Claire et Colin pendant le recours au tribunal, et on était avec eux quand ils ont appris qu’ils ne récupéreraient jamais leur bébé.

Dans votre reportage, vous dites que les journalistes britanniques n’ont pas le droit d’aborder le sujet. Pour quelles raisons ?

Pierre : La loi sur la protection de l’enfance impose l’anonymat aux enfants. Il est interdit de révéler leur nom des familles. Donc les parents ne peuvent pas aller voir la presse, car ils doivent préserver leur identité. Et les journalistes britanniques ne peuvent pas raconter leur histoire. C’est aussi pour cela qu’on était bien placé en tant que journalistes français pour traiter ce sujet. On a un regard extérieur sur cette problématique, on n’est pas juge et parti. C’est beaucoup plus difficile de porter un regard critique quand on a été élevé dans ce système.

Il y a beaucoup de scènes très dures dans votre documentaire. Notamment le moment où Claire et Coline fondent en larmes dans leur voiture, après avoir appris qu’ils ne reverraient jamais leur petite fille. Comment avez-vous réussi à garder la distance nécessaire face à ces familles brisées ?

Pierre : Je me rappelle particulièrement de cette scène, parce que juste avant leur retour, le son de la caméra nous a lâché. Avec le preneur de son, on a dû scotcher nos téléphones au plafond pour enregistrer la voix du couple. Je me rappelle que la père, Colin, a pleuré tout le voyage de retour. J’étais bouleversé aussi… Même six mois après, quand je revois le film, je retiens encore mes larmes.

Stéphanie : Le plus dur, c’est qu’on se doutait que leur enfant leur serait retiré. C’est un couple victime du système jusqu’au bout, car ils sont pauvres. Et à cause de cette précarité, on ne leur permet pas d’avoir une famille. Après le tournage, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces parents. Je suis aussi devenue un peu parano. Je me disais : « Mon dieu, quand je vois tout ce que je peux faire de travers avec ma fille, je me dit qu’en Angleterre ça aurait déjà été sanctionné ». J’aurais trop peur de m’installer là-bas, trop peur de perdre mon enfant. Même maintenant, plus de six mois après la fin du tournage, je pense tout le temps à ces parents. C’est un sujet dont on ne peut pas sortir indemne.

Est-ce que vous avez des nouvelles de ces familles ?

Pierre : On a du mal à joindre Colin et Claire. Mais on sait que Jacky et John, qui ont perdu leurs deux enfants, sont toujours en train de se battre pour les récupérer. Par contre, ils refusent de fonder une nouvelle famille.

Stéphanie : A l’inverse, Nicky et Marc ont eu deux nouveaux enfants, après avoir perdu les trois premiers. Et Bethany, la jeune femme qui était partie accoucher en France pour échapper aux services sociaux, a pu revenir dans son pays après d’âpres négociations. Aujourd’hui, elle a même repris ses études.

La seule frustration dans votre documentaire, c’est de ne pas avoir de témoignage d’enfant retiré de force à ses parents. En avez-vous rencontré ?

Pierre : Et bien justement, nous allons faire une suite à ce documentaire en nous intéressant exclusivement à ces enfants et à ce qu’ils sont devenus. Une fois majeurs, certains réussissent à retrouver leurs parents biologiques, et demandent même à être ré-adoptés ! La bonne nouvelle, c’est que France 5 a déjà passé commande !

Est-ce que ce documentaire a réussi à éveiller certaines consciences ?

Pierre : Le Parlement européen s’est intéressé à l’affaire après la diffusion en novembre dernier. Ils nous ont contacté pour qu’on leur donne notre ressenti sur l’affaire, car comme nous ne sommes pas britanniques, ils considèrent que nous sommes plus objectifs.

Stéphanie : C’est vrai qu’après la diffusion, pas mal de lignes ont commencé à bouger. Et c’est tant mieux ! Plus le documentaire est vu, mieux c’est pour ces familles qui se battent. On veut qu’un maximum de gens le voient pour faire changer les choses.

Passer autant de temps au cœur de l’injustice, ça vous a donné envie de vous engager pour défendre la cause de ces parents ?

Pierre : Ce documentaire, c’est quatre ans de travail. Si ça, ce n’est pas de l’engagement, je ne vois pas ce que c’est !

Propos recueillis par Marie-Charlotte Perrier

 Nous avons recueilli les impressions des spectateurs à la sortie du film. Comme beaucoup d’autres, Patricia, Annette et Philippe ont trouvé le film bouleversant.

 

Patricia : « Quand on se met à la place des parents, c’est un cauchemar »

 

 

Anette : « Un film indispensable, comme d’autres films du Figra ! »

 

Philippe : « Un sujet perturbant et totalement méconnu en France »

 

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