Une caméra face aux lobbies

Une poignée de documentaires présentés à la 24e édition du FIGRA dénoncent le pouvoir démesuré de géants de l’industrie, peu respectueux des citoyens, des travailleurs qu’ils emploient ou de l’environnement. Nous sommes allés à la rencontre de leurs réalisateurs.

Altéo, Sanofi et l’industrie des graisses végétales, Bayer et Monsanto, Philipp Morris… C’est à ces géants que s’attaquent les documentaires Tobacco Monster, Zone Rouge, Electricité, le montant de la facture ou Cholestérol, le grand bluff, tous présentés au Figra. Ils dessinent l’un des rôles nobles de la profession de journaliste et de documentariste  : défendre les citoyens, ou l’environnement face aux intérêts de l’argent.

Les intérêts d’un vendeur de cigarettes qui contraint ses petits producteurs de tabac argentins à s’exposer, en vaporisant du Round’up dans leurs champs, au glyphosate, facteur de cancers et de malformations congénitales graves chez leurs enfants. Celles d’un producteur d’énergie qui gonfle tant ses tarifs que des milliers d’hommes et des femmes, faute de pouvoir régler leurs factures, meurent de froid chaque année dans l’hiver anglais. Celles d’une usine d’alumine qui rejette impunément des quantités astronomiques de boues toxiques dans la Méditerranée. Celles, enfin, de laboratoires qui entretiennent un mythe médical, instrumentalisant la peur du cholestérol, pour commercialiser en grande quantité des médicaments aux effets secondaires dévastateurs.

« militance »

Tous n’inscrivent pas, comme Olivier Dubuquoy (Zone Rouge) dans une perspective activiste. Proche des milieux écologistes opposés à l’usine d’alumine de Gardanne, ce géographe explique avoir été porté au documentaire par sa « militance ». La fleur au fusil, il part à l’abordage des pollueurs des fonds méditerranéens, dans une volonté d’avertir et mobiliser de nouveaux insurgés, mêlant écriture documentaire et organisation de manifestations. « La dernière mobilisation on a réussi à être 2000, ce qui s’est pas produit depuis 1960, c’est assez difficile de mobiliser dans la baie de Marseille. »

« Le travail de documentariste, pour moi, est militant. Je suis un universitaire, de ceux qui soutiennent que leur recherche est de la recherche-action. Je ne crois pas du tout à l’objectivité, même s’il faut donner la parole aux différentes parties. J’aime vraiment la posture d’auteur qui permet d’assume sa subjectivité, de donner la parole à qui on veut, de raconter l’histoire avec sensibilité, engagement et émotion. »

Au delà d’une vision engagée du métier, la volonté de produire un documentaire à charge arrive souvent d’une nouvelle estomaquante, apprise au détour d’un voyage, d’une lecture. Pour Patrick Dedole (Electricité, le montant de la facture), il s’agissait avant tout de raconter son Europe. « Ca n’était pas un désir à la base, de dénoncer la proximité des politiques et des lobbies de l’énergie. Face à cette information qui arrivait d’Angleterre, à savoir que des gens meurent de froid au XXIe siècle, ce qui m’intéressait, c’était de me poser la question à moi-même : comment je me figure une Europe de l’énergie ? » C’est dans un voyage en Argentine que Juliette Igier découvre les stigmates du glyphosate dans les familles de cultivateur de tabac.

« Ce qui m’a le plus marqué c’est de voir que c’est un système parfait, confie-t-elle. Bayer via Monsanto produit un produit chimique à base de glyphosate pour les plantations de ces graines modifiées, et ils produisent également le médicament qui va soigner le cancer produit par ce glyphosate. Derrière ça quand plus rien ne pousse sur ces terres, ils font finalement pousser des pins transgéniques. Et qu’est-ce qu’on fabrique, avec ce pin transgéique ? On fait un cercueil, transgénique aussi. »

Briser l’omerta

On ne tourne pas un documentaire à charge contre des multinationales comme on tourne un film sur la pêche aux bigorneaux. Car c’est d’abord à la désinformation produite par ces puissants, doués pour étouffer les affaires, que l’on se confronte.

Difficile de démonter les études sur la prétendue innocuité des boues rouges dans la baie de Cassis, alors que les propriétaires de l’usine entretiennent une opacité totale. « On arrive avec des dossiers industriels qui nous ont été fournis par plusieurs sources et on voudrait pouvoir échanger à partir de ces dossiers, explique Olivier Dubuquoy. Par exemple, sur la quantité de boues rouges qui ont été rejetées en mer. On a la preuve formelle qu’il y a plus de 3O millions de tonnes. Et eux continuent à communiquer sur 10 millions de tonnes. Je vous laisse imaginer tout le reste, c’est à dire les discutions sur la toxicité. C’est juste inenvisageable, puisqu’ils ne veulent pas instaurer de dialogue »

Difficile, également, de dénoncer — face à l’apparent consensus des revues scientifiques — le matraquage d’articles affirmant la responsabilité du cholestérol sur les risques cardiovasculaires, commandés par les laboratoires produisant les médicaments contre le cholestérol.

« Le raisonnement scientifique ne peut pas se considérer abstraitement de la société dans laquelle il est produit, pointe ainsi Anne Georget (Cholestérol, le grand bluff). Quand une hypothèse scientifique arrange des industriels c’est très dangereux, puisqu’elle acquiert un poids que d’autres hypothèses n’ont pas. Dans les faits, toutes les voix dissidentes ont été écrabouillées. »

dans Les coulisses des industries

A la diffusion de Choléstérol, le grand bluff, Sanofi a publié un démenti, criant au tissu de mensonge. Les documentaristes et journalistes entrent souvent dans ces guerres de communication, et leur meilleure arme est encore de livrer les rouages du marketing politique et de la désinformation.

« Aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique fonctionne comme n’importe quelle industrie. Elle est constituée uniquement de gens qui ont besoin d’un retour sur investissement très rapidement, ce qui est complètement antinomique avec ce que c’est que les vingt ans qu’il faut pour faire un médicament. Si on veut que ça revienne vite, il faut faire appel à toutes sortes de stratagèmes qui n’ont rien à voir avec la santé. », explique Anne Georget.

Dans son travail, Patrick Dedole a, lui, montré la connivence des géants de l’énergie et des hommes politiques européens.  « Je crois que les gens ne se rendent pas compte que le mot lobby est devenu un mot qui désigne quasiment plus une profession qu’une tare. A Bruxelles, il y a plus de gens qui vivent des deniers des entreprises qui gravitent autour du parlement que de politiques eux-mêmes.  Ce sont des gens qui sont là pour influencer des décisions, qui vont permettre à des groupes industriels, des associations ou des institutions de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Il faut pouvoir montrer ça. »

Intimidations

Chatouilleux, les géants de l’industrie ont les moyens de gêner dans leur travail les empêcheurs de profiter en rond. En reportage dans un entrepôt de semences, Juliette Igier et Stéphanie Lebrun se voient bloquer l’accès au site. « On a dû partir, ils nous ont suivi pendant un moment, on était pas tranquilles, et c’était le but » confient-elles.

Olivier Dubuquoy partage également ces tentatives d’intimidation : « En tant que militant, ils ont essayé de nous empêcher de poursuivre le combat. On a reçu des choses assez classiques, c’est un peu comme dans toutes les luttes. Des invectives, des insultes, des choses qui sont sans lendemain, qui sont pas graves non plus. Plusieurs menaces par mail, un peu standardisées, en gros soit qu’on va vous passer à tabac, soit qu’il faut qu’on fasse très attention parce qu’il pourrait nous arriver des bricoles…  ce genre de menaces mais qui sont ridicules, parce que d’une part elles sont jamais suivies. »

des portes-voix pour les petits

« Auprès des petits paysans de Misiones, on sentait le soulagement de parler, d’être écoutés » se souvient Stéphanie Lebrun.  Elle se remémore la phrase qui a inspiré le titre Tobacco Monsters :  « A un moment, un agriculteur, nous a dit : “mais qui on est, nous ? Ils sont trop forts, trop puissants, à côté d’eux nous sommes tellement petits ». »

S’attaquant aux grands noms de l’industrie, ces documentaristes croisent les chemins d’Abdellatif et Madeleine, riverains de Mange-Gari exposés à la pollution de l’usine d’alumine de Gardanne. De Lucas et ses parents, rongés par une maladie de peau congénitale, qui brûle l’enfant de l’intérieur. De Myriam, décédée à cause du froid dans sa maison d’Angleterre, quelques semaines après le tournage.

A ces humbles,  démunis, ils donnent un poids face aux géants qui profitent de leur isolement et de leur impuissance. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes motivations de ces journalistes et réalisateurs. Et l’un des grands pouvoirs de l’image :  à travers la caméra, permettre aux petits de tenir tête aux monstres.

 

 

L’ESJ au FIGRA

Des réfugiés entassés dans des camps au Kenya et en Jordanie. Des enfants qui grandissent à l’ombre de terrils dans le nord de la France et des dissidents politiques chinois en exil. Des femmes détenues en France qui reviennent sur leur passé criminel. Des conjoints endeuillés par les attentats de 2015 à Paris. Ces personnages, nous ne les rencontrerions jamais sans la persévérance, l’indépendance et l’œil sensible des grands reporters.

A la rencontre des témoins du monde

Le Festival international du grand reportage d’actualité et du documentaire de société (FIGRA), au Touquet-Paris-Plage, est l’un des rares événements entièrement dédié à leur travail. Notre petite équipée d’étudiants en journalisme a la chance d’y assister.  Plus de 70 des meilleurs films documentaires de l’année y sont présentés. L’occasion de rencontrer leurs réalisateurs, de débattre sur l’état de la profession de reporter, ou encore de redécouvrir le palmarès 2016.

Figr’Actu a pour vocation de partager ces découvertes, le temps d’un festival. Nous y suivons, en direct, les moments forts du festival : tables rondes, théâtre documentaire, palmarès… Nous y exposons sans vernis superflu une photographie du monde d’aujourd’hui, dessinée par la sélection officielle 2017. Nous y dressons encore l’état des lieux d’une profession : ses réalités économiques, les circuits de production, les processus de fabrication des grands reportages.

Avec Figr’Actu, entrez avec nous dans les coulisses du FIGRA 2017. Bon festival à tous !