Confidences de juré : les critères de Bruno Joucla

Pour juger les 71 films projetés pendant l’édition 2017 du FIGRA, 34 jurés, dont 10 lycéens, sont aux commandes. Dans la catégorie « documentaires de plus de 40 minutes » par exemple, ils sont cinq. Parmi eux, il y a Bruno Joucla, vainqueur en 2016 du « Grand prix » du festival ainsi que du prix Aïna Roger-ESJ Lille. Pour « Figr’Actu », il nous explique sur quels critères les films sont évalués… et on a essayé de le piéger mais malheureusement, il ne nous a pas donné le nom du vainqueur… !

Les enfants volés d’Angleterre : « Quand je revois le film, je retiens encore mes larmes »

Stéphanie Thomas et Pierre Chassagnieux présentent cette semaine leur documentaire sur Les enfants volés d’ Angleterre. Un film coup de poing qui dénonce les dérives du système de protection de l’enfance au Royaume-Uni. Pendant 66 minutes, ils transportent le téléspectateur au sein de plusieurs familles dont les enfants ont été retirés pour soupçon de maltraitance. Nous les avons rencontrés après la présentation de leur grand format, qui n’a pas laissé les spectateurs indifférents (voir ci-dessous).

Figr’Actu : Votre film parle des abus du « Children Act », une loi qui considère que le soupçon de maltraitance est une preuve suffisante pour retirer des enfants à leurs parents. Beaucoup de spectateurs ont été bouleversés par ces dérives, et personne ne semble en avoir conscience dans les pays voisins. Comment avez-vous entendu parler de ce scandale ?

Stéphanie : En réalité, plusieurs journalistes français ont déjà travaillé sur ce sujet, dont Florence Bellone, qui avait réalisé un reportage de 52 minutes pour la RTBF (chaîne publique belge). Ensuite, d’autres émissions en ont parlé, comme Spécial Investigation en 2012. En fait, tout notre travail est le fruit de l’enquête préalable de nos collègues. Personnellement, j’ai eu la chance de faire un documentaire de 13 minutes sur ce sujet en 2013. J’avais déjà commencé à suivre les mêmes familles que celles des Enfants Volés d’Angleterre. Mais ça restait trop anecdotique ! Je me suis dit que je devais mettre à plat le système et plonger au cœur de ces dérives.

Pierre : A l’inverse de nos collègues, on a voulu raconter une histoire au présent. Pendant plusieurs mois, on a suivi ces familles pour vivre leur combat en temps réel. On a par exemple suivi Claire et Colin pendant le recours au tribunal, et on était avec eux quand ils ont appris qu’ils ne récupéreraient jamais leur bébé.

Dans votre reportage, vous dites que les journalistes britanniques n’ont pas le droit d’aborder le sujet. Pour quelles raisons ?

Pierre : La loi sur la protection de l’enfance impose l’anonymat aux enfants. Il est interdit de révéler leur nom des familles. Donc les parents ne peuvent pas aller voir la presse, car ils doivent préserver leur identité. Et les journalistes britanniques ne peuvent pas raconter leur histoire. C’est aussi pour cela qu’on était bien placé en tant que journalistes français pour traiter ce sujet. On a un regard extérieur sur cette problématique, on n’est pas juge et parti. C’est beaucoup plus difficile de porter un regard critique quand on a été élevé dans ce système.

Il y a beaucoup de scènes très dures dans votre documentaire. Notamment le moment où Claire et Coline fondent en larmes dans leur voiture, après avoir appris qu’ils ne reverraient jamais leur petite fille. Comment avez-vous réussi à garder la distance nécessaire face à ces familles brisées ?

Pierre : Je me rappelle particulièrement de cette scène, parce que juste avant leur retour, le son de la caméra nous a lâché. Avec le preneur de son, on a dû scotcher nos téléphones au plafond pour enregistrer la voix du couple. Je me rappelle que la père, Colin, a pleuré tout le voyage de retour. J’étais bouleversé aussi… Même six mois après, quand je revois le film, je retiens encore mes larmes.

Stéphanie : Le plus dur, c’est qu’on se doutait que leur enfant leur serait retiré. C’est un couple victime du système jusqu’au bout, car ils sont pauvres. Et à cause de cette précarité, on ne leur permet pas d’avoir une famille. Après le tournage, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces parents. Je suis aussi devenue un peu parano. Je me disais : « Mon dieu, quand je vois tout ce que je peux faire de travers avec ma fille, je me dit qu’en Angleterre ça aurait déjà été sanctionné ». J’aurais trop peur de m’installer là-bas, trop peur de perdre mon enfant. Même maintenant, plus de six mois après la fin du tournage, je pense tout le temps à ces parents. C’est un sujet dont on ne peut pas sortir indemne.

Est-ce que vous avez des nouvelles de ces familles ?

Pierre : On a du mal à joindre Colin et Claire. Mais on sait que Jacky et John, qui ont perdu leurs deux enfants, sont toujours en train de se battre pour les récupérer. Par contre, ils refusent de fonder une nouvelle famille.

Stéphanie : A l’inverse, Nicky et Marc ont eu deux nouveaux enfants, après avoir perdu les trois premiers. Et Bethany, la jeune femme qui était partie accoucher en France pour échapper aux services sociaux, a pu revenir dans son pays après d’âpres négociations. Aujourd’hui, elle a même repris ses études.

La seule frustration dans votre documentaire, c’est de ne pas avoir de témoignage d’enfant retiré de force à ses parents. En avez-vous rencontré ?

Pierre : Et bien justement, nous allons faire une suite à ce documentaire en nous intéressant exclusivement à ces enfants et à ce qu’ils sont devenus. Une fois majeurs, certains réussissent à retrouver leurs parents biologiques, et demandent même à être ré-adoptés ! La bonne nouvelle, c’est que France 5 a déjà passé commande !

Est-ce que ce documentaire a réussi à éveiller certaines consciences ?

Pierre : Le Parlement européen s’est intéressé à l’affaire après la diffusion en novembre dernier. Ils nous ont contacté pour qu’on leur donne notre ressenti sur l’affaire, car comme nous ne sommes pas britanniques, ils considèrent que nous sommes plus objectifs.

Stéphanie : C’est vrai qu’après la diffusion, pas mal de lignes ont commencé à bouger. Et c’est tant mieux ! Plus le documentaire est vu, mieux c’est pour ces familles qui se battent. On veut qu’un maximum de gens le voient pour faire changer les choses.

Passer autant de temps au cœur de l’injustice, ça vous a donné envie de vous engager pour défendre la cause de ces parents ?

Pierre : Ce documentaire, c’est quatre ans de travail. Si ça, ce n’est pas de l’engagement, je ne vois pas ce que c’est !

Propos recueillis par Marie-Charlotte Perrier

 Nous avons recueilli les impressions des spectateurs à la sortie du film. Comme beaucoup d’autres, Patricia, Annette et Philippe ont trouvé le film bouleversant.

 

Patricia : « Quand on se met à la place des parents, c’est un cauchemar »

 

 

Anette : « Un film indispensable, comme d’autres films du Figra ! »

 

Philippe : « Un sujet perturbant et totalement méconnu en France »

 

Paroles d’anciens primés : Bruno Joucla, Grand prix +40 mn (2016)

Chaque année depuis sa création, le FIGRA récompense plusieurs réalisateurs pour leurs films. Dans cette rubrique, nous donnons la parole à d’anciens primés. Aujourd’hui, c’est le tour de Bruno Joucla. Lors de l’édition 2016 du Figra, il a été lauréat du « Grand prix » du festival ainsi que du prix Aïna Roger-ESJ Lille pour « Au nom de l’ordre et de la morale ». Cette année, il est membre du jury dans la catégorie « documentaires de plus de 40 minutes ». Un an après avoir été primé, il nous confie son témoignage et nous explique ce que gagner a changé pour lui.  

 

«Être primé permet avant tout au film d’avoir une longue vie derrière. En tant que réalisateur, on n’espère pas seulement que notre documentaire soit diffusé, mais aussi qu’il vive le plus longtemps possible et qu’il défende la cause qu’on a soutenue. En l’occurrence, mon film, « Au nom de l’ordre et de la morale », a permis de faire parler de lui en Suisse, qu’il soit vu et diffusé là-bas. Même si le sujet de mon film était déjà connu en Suisse au moment de sa sortie, il a aussi permis aux médias helvétiques de voir le problème sous un angle différent, avec mon regard, celui d’un étranger. Cela nous a fait plaisir parce qu’on s’est dit qu’avec ce film, on avait réussi à apporter un peu de recul sur ce que la Suisse a vécu des années 1940 aux années 1980.

D’un point de vue personnel, être primé a été un accomplissement. Je suis monteur de profession, cela fait vingt ans que je monte des documentaires et que j’aide les réalisateurs à raconter le mieux possible ce qu’ils ont filmé. Plusieurs des reportages sur lesquels j’ai travaillé en tant que monteur ont d’ailleurs été primés au FIGRA dans le passé. Mais bien sûr, gagner l’année dernière en tant que réalisateur a été une sorte d’aboutissement de mon travail. C’est très plaisant et encourageant pour la suite. D’ailleurs, je continue l’expérience puisque j’ai réalisé deux autres films et suis sur un nouveau projet en ce moment : un documentaire sur le combat des mères à la maternité.»

Israël : immersion inédite chez les ultra-orthodoxes

Dans son film « Israël : sous la pression des ultras », la journaliste Bethsabée Zarka nous offre une plongée dans l’univers des « haredim », ces Juifs fondamentalistes qui prônent une lecture rigoriste de la Torah. Un travail d’enquête qui a nécessité de longs mois d’investigation.

Dans les rues de Jérusalem, ils sont facilement reconnaissables. Longs uniformes noirs et blancs et grands chapeaux, ils forment un groupe puissant et occulte. « Ils », ce sont les « haredim », des Juifs ultra-orthodoxes dont l’influence est de plus en plus grande en Israël. Education, mariage, divorce et droit de la famille : dans leur communauté, ils contrôlent tout. Et disposent même d’une certaine emprise sur le gouvernement israélien. Pourtant, en dehors des frontières du pays, ce sujet reste méconnu.

« La plupart du temps, quand on évoque Israël dans les médias, c’est sous le prisme du conflit avec la Palestine, explique Bethsabée Zarka, co-réalisatrice d' »Israël, sous la pression des ultra-orthodoxes ».  Nous, la première fois qu’on a entendu parler de cette situation, c’était en 2009. Dans un reportage, une scène nous avait interpellés : celle de ces Juifs ultra-orthodoxes brûlant le drapeau israélien lors de la fête nationale ». Bethsabée Zarka et Ibar Aibar, le second co-réalisateur, sont les premiers journalistes français à parvenir à approcher ces fondamentalistes. Leur documentaire offre une plongée en immersion dans cette communauté pour qui la religion est suprême et la démocratie annexe. Une réalisation longue et ardue. Au total : plus d’un an d’enquête.

« Les « haredim » n’ont aucun intérêt à s’ouvrir aux autres »

Car les ultra-orthodoxes sont une communauté difficile à contacter. Repliés sur eux-mêmes, ils ne sont pas non plus prosélytes. « Les « haredim » n’ont aucun intérêt à s’ouvrir aux autres, et encore moins aux journalistes », confie Bethsabée. Auparavant fixeuse en Israël, elle connaît bien le pays. « Le plus dur a été de trouver des témoins acceptant que l’on pénètre dans leur intimité. Beaucoup de familles étaient d’accord pour nous répondre. Mais elles ne voulaient pas être filmées ». Dans les foyers des ultra-orthodoxes, ni télévision, ni radio, ni internet. Ils refusent la modernité. Alors pour eux, la présence d’une caméra est vécue comme une intrusion inacceptable.

D’ailleurs, au début du film, on suit Bethzabée Zarka et Ibar Aibar déambuler dans les rues de Méa Shearim, un quartier ultra-orthodoxe situé au nord de Jérusalem. Au bout d’à peine quelques minutes, les journalistes se font interpeller par des résidents, comme le raconte Ibar Aibar : « On nous a clairement fait comprendre qu’il fallait qu’on parte. Où que nous allions sans être accompagnés, nous n’étions pas les bienvenus. En nous voyant arriver, parfois, les gens baissaient les yeux ou partaient se réfugier ailleurs ».

Femme et journaliste : sous le regard des hommes

Au cours du tournage, pour Bethsabée Zara, le fait d’être une femme a parfois aussi été un obstacle. Chez les ultra-orthodoxes, la place des femmes est très codifiée. Obligées de se couvrir les cheveux dans la sphère publique, elles ne jouissent pas des mêmes droits que les hommes, notamment en matière en matière d’éducation et de divorce. Pour la journaliste, il a parfois fallu batailler pour obtenir des entretiens. « Certains interlocuteurs n’ont pas voulu nous recevoir parce que j’étais une femme. Et quand nous rencontrions des hommes dans la rue par exemple, ils ne me regardaient même pas dans les yeux. Heureusement qu’il y avait Ibar. Sa présence nous a parfois facilité l’accès à des personnes ou à deux lieux ».

En cinquante minutes, ce documentaire nous offre une plongée inédite dans l’univers fermé et à la fois fascinant des ultra-orthodoxes. Aujourd’hui, en Israël, ces fondamentalistes représentent un million de personnes pour 8,5 millions d’habitants. En 2059, ils atteindront un-tiers de la population totale du pays … Et donc autant d’électeurs potentiels. Pour Bethsabée Zarka et Ibar Aibar, « Israël finira peut être rongé par un ennemi de l’intérieur ».