« Le monteur arrive au bout de la chaîne », Emmanuel Lejeune

Emmanuel Lejeune est monteur depuis 17 ans. Présent au FIGRA avec le réalisateur Pierre Monégier pour présenter leur film Erythrée, la terre des évadés, il répond à nos questions sur le métier de monteur.

Monter c’est choisir. Qu’est-ce qui prime dans vos choix ?

Une minute montée correspond à environ une heure de rush. Il faut donc vraiment sélectionner le meilleur de sorte que le texte, les images et la musique racontent une histoire cohérente. Pour cela il y a des étapes à suivre. D’abord le dérushage pour faire le tri. L’idéal c’est de visionner l’ensemble de ce qui a été filmé avec le journaliste. Cela peut pendre deux à quatre jours. C’est un moment très important qui a tendance à disparaître avec la réduction des budgets. Ensuite il y a ce que j’appellerai la maturation. Un moment de réflexion avec le journaliste sur la manière de raconter efficacement l’histoire. L’ordre du tournage n’est pas forcément celui du montage par exemple. Et enfin il y a le montage à proprement dit.

Quelle relation doit avoir le monteur avec son réalisateur ?

C’est comme dans un couple (rires). On doit beaucoup échanger et se faire confiance. Et dans cette relation, le monteur arrive au bout de la chaîne. Il n’a pas forcément suivi les investigations du journaliste, et n’a pas été sur le terrain. Il a un regard neuf. Parfois sur le terrain, l’équipe peut avoir l’impression que certaines choses qui ont été difficiles à obtenir sont très importantes. Mais le monteur peu trouver cela redondant avec d’autres témoignages ou pas indispensable pour la compréhension.

Qu’est-ce qu’il faut éviter dans un montage ?

Il faut éviter de vouloir faire du sensationnel. Lorsqu’on a par exemple quelqu’un qui dit quelque chose de fort, on n’a pas besoin de rajouter de la musique dramatique. Les faits sont suffisamment forts.
Il est aussi important de ne pas mettre en danger les personnes qui témoignent. Dans notre dernier documentaire sur l’Érythrée, il y a beaucoup de floutages. Il y a même une scène que j’ai en plus passée en noir et blanc pour qu’on ne reconnaisse pas les vêtements de l’homme qui nous tire à l’écart du groupe pour se confier. C’est de notre responsabilité.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui veut devenir monteur ?

Le montage c’est le montage. Il faut être capable de monter aussi bien le sujet du journal télévisé, le documentaire que le divertissement. Je suis un intermittent et on fait appel à moi en fonction des besoins. Bien sûr on se spécialise au fil du temps, mais il faut être polyvalent. De plus en plus les chaîne de télé externalisent certains coûts. Ça leur revient moins cher de passer par une boîte de production pour commander un documentaire que d’avoir une équipe au sein de la rédaction qui s’en occupe.
C’est aussi un métier qu’on apprend en pratiquant. On devient meilleur au fil du temps. C’est un métier technique qui fait appel à d’autres connaissances que la technique.

Rencontre avec… Georges Marque-Bouaret, délégué général du FIGRA

Il est le créateur, le chef et le papa du FIGRA. Le Figr’Actu a rencontré Georges Marque-Bouaret pour en apprendre un peu plus sur lui et sur son parcours. 

Le Figr’Actu : Que faisiez-vous avant le FIGRA ?

Georges Marque-Bouaret : Le FIGRA, ça fait déjà trente ans pour moi ! C’est une carrière, une grosse partie de ma vie… Mais avant, puisque c’est votre question, j’étais animateur socio-culturel. Dans le social, mais toujours dans le culturel. J’étais par exemple chargé de la culture dans des foyers. J’avais, à l’époque, pensé quitter cette profession pour entrer dans le cinéma mais j’avais laissé tomber.

Vous avez tout de même complètement changé de voie …

A un moment, j’ai décidé de changer : j’ai quitté la Bretagne où je travaillais  pour créer avec mes frères un restaurant, dans le sud de la France. Et Il y avait, dans ce restaurant, une petite scène. J’ai proposé qu’on organise des concerts. Il y en avait tous les samedis soirs. De fil en aiguille, la mairie m’a contacté pour que je m’occupe d’un festival. Et j’ai été piqué. Là, je faisais des ateliers vidéo avec les habitants de la Ciotta à l’occasion des 90 ans des frères Lumière. Comme quoi la vie vous rattrape…

L’année suivante, le thème du festival était « Cinéma d’aventure ». On m’a dit de m’en occuper.  J’ai pris ça comme un défi ! En regardant un reportage à la télé, je me suis dit que le reporter était peut-être le véritable aventurier : quelqu’un qui part loin et qui ramène une information. J’ai donc écrit un projet, et appelé ça « L’Aventure au quotidien », avant de devenir, quelques années plus tard, « L’Aventure de l’information ». Et ça a plu !

Pour des raisons de relations particulières avec les institutions locales, nous devions changer de ville. A l’époque, l’équipe n’avait pas voulu continuer… J’ai repris le flambeau et j’ai monté le FIGRA au Touquet.

Le FIGRA a été créé en 1993. En un quart de siècle, quelles évolutions a connu le festival ?

Au début j’avais l’impression de faire le festival de Cannes… mais, en fait, il y avait très peu de monde. Environ 500 spectateurs, je dirais… Depuis, ça a bien changé [NDLR : environ 20 000 places] !

>> INFOGRAPHIE – Films, heures projetées, affiches.. Le FIGRA chiffré

Les professionnels ont toujours aimé ce festival et l’ont toujours suivi. Il y a quelques piliers depuis 25 ans. Grâce à ça, on est encouragés à continuer et à trouver la meilleure formule pour le festival. Tout cela a pris du temps.

Pour les films, à part les aspects techniques et la capacité de savoir faire de belles images rien n’a vraiment changé. Ceux qui savent raconter les histoires le font toujours, l’écriture filmique est la même. L’écriture « à la française » est toujours là.

Vous devez être fier de ce festival…

Fier ? Je pense être mal placé pour le dire. Content de son importance pour tout le monde, oui ! Des jeunes qui sortent avec la banane qui ont compris des trucs, des personnes âgées qui viennent me dire merci… Voilà ma récompense ! Mais ce que je ne m’explique pas, c’est que ces gens n’aient pas vu plus tôt ce que nous projetons au FIGRA. Alors que ça passe à la télé !  C’est ça qui me tue ! N’allument-ils jamais leur poste ? (rires) Mais au final, tant mieux pour nous !

Long format : il ne faut pas être pressé !

Pour être documentariste, il faut savoir s’armer de patience. En moyenne, deux années sont nécessaires pour qu’une idée de scénario aboutisse, et devienne un film diffusé sur petit ou grand écran. 

Ce combat de longue haleine est d’abord mené par le réalisateur lui-même. Ce dernier doit parvenir à convaincre un producteur de soutenir son projet, et de l’accompagner financièrement. « J’ai mis plus de quatre ans à réaliser mon premier documentaire », confie Charlotte Penchenier. La réalisatrice est venue présenter son film Planète Marseille, enfants des Comores en exclusivité au festival du FIGRA. Un grand format de 52 minutes consacré à trois Français d’origine comorienne.

« Il a fallu se battre, précise-t-elle. J’ai eu l’idée de faire un documentaire sur ce sujet en 2009. Et j’ai commencé à l’écrire en 2012. C’est à ce moment là que j’ai participé au prix Coup de Pouce du FIGRA. Je n’ai pas gagné, parce que mon projet n’était pas assez abouti. Alors j’ai dû le réécrire, puis me débrouiller seule pour trouver un producteur.  Puis les choses ont redémarré grâce à une rencontre en 2014 grâce à laquelle j’ai pu convaincre France Télévisions de diffuser mon film. Mais je devais encore trouver un producteur, j’ai un peu fait les choses à l’envers ! »

Finalement, Charlotte est parvenue à produire son documentaire et à le faire financer par différents acteurs (France Télévisions, Tita Productions, le CNC, la région PACA, etc.) Il a été tourné en 2016, soit quatre ans après la participation  de sa réalisatrice au prix Coup de pouce.

Du côté des producteurs, la réalisation d’un documentaire n’est pas forcément plus simple. Agnès Molia, directrice de la rédaction chez TSVP Productions reconnaît que le choix des projets reste très subjectif : « On fonctionne d’abord au coup de cœur. Puis on réfléchit au diffuseur, et quel type de chaîne serait susceptible d’être intéressée par le projet. Mais lorsqu’on a la conviction qu’un film peut plaire, sans vraiment savoir à quel média il correspond, on peut quand même pousser le projet ». Les producteurs de documentaires doivent aussi se battre pour trouver un diffuseur. Et parfois, cela peut prendre beaucoup plus de temps que prévu : « J’ai eu un coup de cœur pour un film sur les mères handicapés, mais j’ai mis dix ans à convaincre une chaîne ! se rappelle Agnès Molia. Je n’ai rien lâché car j’avais la conviction que cette histoire devait être racontée ».

C’est sans doute cela, la clé de la réussite dans le milieu du documentaire. Réalisateurs ou producteurs : tout est histoire de persuasion et de combativité.

Paroles d’anciens primés : Daniel Grandclément, Grand prix +40 mn (2008)

Chaque année depuis sa création, le FIGRA récompense plusieurs réalisateurs pour leurs films. Dans cette rubrique, nous donnons la parole à d’anciens primés. Aujourd’hui, c’est le tour de Daniel Grandclément. 9 ans après avoir été primé, il nous confie son témoignage et nous explique ce que gagner a changé pour lui.  

 

« Quand j’ai été primé, je me suis senti reconnu dans ce métier. Pas vis-à-vis des autres mais pour moi. C’était un grand bonheur. Par la suite, le film a eu une notoriété bien plus grande que mes autres documentaires. Il a été vu dans 25 pays. »

Lors de l’édition 2008 du Figra, il a été lauréat du « Grand prix » du festival pour « Les martyrs du golf d’Aden ». Cette année, il présente « Les enfants du port » dans la catégorie « documentaires de plus de 40 minutes ». Il a suivi les enfants des rues à Haïti.

 

Paroles d’anciens primés : Bruno Joucla, Grand prix +40 mn (2016)

Chaque année depuis sa création, le FIGRA récompense plusieurs réalisateurs pour leurs films. Dans cette rubrique, nous donnons la parole à d’anciens primés. Aujourd’hui, c’est le tour de Bruno Joucla. Lors de l’édition 2016 du Figra, il a été lauréat du « Grand prix » du festival ainsi que du prix Aïna Roger-ESJ Lille pour « Au nom de l’ordre et de la morale ». Cette année, il est membre du jury dans la catégorie « documentaires de plus de 40 minutes ». Un an après avoir été primé, il nous confie son témoignage et nous explique ce que gagner a changé pour lui.  

 

«Être primé permet avant tout au film d’avoir une longue vie derrière. En tant que réalisateur, on n’espère pas seulement que notre documentaire soit diffusé, mais aussi qu’il vive le plus longtemps possible et qu’il défende la cause qu’on a soutenue. En l’occurrence, mon film, « Au nom de l’ordre et de la morale », a permis de faire parler de lui en Suisse, qu’il soit vu et diffusé là-bas. Même si le sujet de mon film était déjà connu en Suisse au moment de sa sortie, il a aussi permis aux médias helvétiques de voir le problème sous un angle différent, avec mon regard, celui d’un étranger. Cela nous a fait plaisir parce qu’on s’est dit qu’avec ce film, on avait réussi à apporter un peu de recul sur ce que la Suisse a vécu des années 1940 aux années 1980.

D’un point de vue personnel, être primé a été un accomplissement. Je suis monteur de profession, cela fait vingt ans que je monte des documentaires et que j’aide les réalisateurs à raconter le mieux possible ce qu’ils ont filmé. Plusieurs des reportages sur lesquels j’ai travaillé en tant que monteur ont d’ailleurs été primés au FIGRA dans le passé. Mais bien sûr, gagner l’année dernière en tant que réalisateur a été une sorte d’aboutissement de mon travail. C’est très plaisant et encourageant pour la suite. D’ailleurs, je continue l’expérience puisque j’ai réalisé deux autres films et suis sur un nouveau projet en ce moment : un documentaire sur le combat des mères à la maternité.»

Jérôme Fritel, du grand reportage au film documentaire

Il a parcouru les zones de conflit pendant douze ans comme grand reporter. Aujourd’hui, son expérience de terrain lui sert pour ses films. Jérôme Fritel, s’est lancé dans le documentaire avec pour objectif, de « décrypter les pouvoirs ».

« Je raconte des histoires vraies », dit Jérôme Fritel. « Que ce soit de l’investigation journalistique ou la réalisation de films documentaires. » Après des études d’économie et de journalisme au Celsa à Paris, il se lance en 1985 dans le métier comme reporter pour VSD sur les zones de conflit. En 2001, se passe de la presse écrite à la la télévision. Ses reportages sont diffusés dans Le Vrai Journal et l’Effet papillon sur Canal Plus.

Depuis 2012, Jérôme Fritel se consacre à la réalisation de documentaires. « J’avais envie de décrypter les pouvoirs économiques et les guerres », confie-t-il.  Le passionné de terrain travaille avec une nouvelle temporalité et une plus grande liberté éditoriale. « En tant que journaliste, notre rôle est de relater les faits. On est aussi pressé par des impératifs de bouclage et par la concurrence… », explique-t-il. « Le réalisateur de documentaire, lui, a le luxe d’avoir plus de temps pour choisir ses interlocuteurs, creuser les sujets. Pour mon dernier film sur Daesh par exemple, j’ai eu neuf mois pour travailler. Sur le ton, le documentaire est aussi plus subjectif. On demande à l’auteur de se positionner, de donner un regard sur les choses qu’il relate. »

Les prix comme gage de crédibilité

Son premier film réalisé en 2012 , Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, a reçu plusieurs prix : les Lauriers de la radio et de la télévision, le prix spécial du jury au Figra 2013 et le prix Tournesol 2014 au Festival du film vert en Suisse. Dans Les guerres cachées contre Daesh, sélectionné dans la catégorie Terre(s) d’Histoires du FIGRA 2017,  Jérôme Fritel essaye de comprendre pourquoi, après deux années de guerre, l’organisation État islamique prospère toujours. Quelles sont les forces en place. Et que sont les intérêts de chacun.

Pour ne pas mettre son équipe en danger, il a fait le choix de ne pas tourner dans les zones contrôlées par le groupe djihadiste. « On travaille dans des zones difficiles, où on ne veut pas de nous. L’attitude à avoir sur le terrain est très importante. » Il ajoute : « En parlant aux gens, il faut leur faire comprendre qu’on est là pour les écouter, pour recueillir leur témoignage. Je ne suis pas là pour juger. »

Chaque film est un défi pour le réalisateur. Alors, quand vient la reconnaissance des pairs, un monde change. « Avoir des récompenses dès mon premier film m’a ouvert beaucoup de portes », reconnaît Jérôme Fritel. « Ça a facilité mon entrée dans la profession. Grâce à cela j’ai plus de projets avec les chaînes. » 

Sans pour autant s’écarter de ses sujets de prédilection. Dans les tuyaux, le réalisateur prévoit un documentaire sur le monde de la finance. Avec la même équipe qui a travaillé sur Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde.

Six chiffres pour comprendre les boîtes de production

Nous avons discuté avec Agnès Molia, directrice de la rédaction dans la boîte de production Tournez S’il Vous Plaît, pour dessiner les contours de réalisation d’un film en quelques données.

180 000 €

C’est le budget moyen d’un long format. Les chaînes en financent une partie, mais elles ne participent pas toutes à la même hauteur. A cet investissement s’ajoutent les subventions du Centre National du Cinéma, des régions et d’autres mécènes.

20 boites de prod’

Les 20 plus grosses structures de productions concentrent à elles seules un quart de l’activité. Une dizaine de boîtes de production très importante auxquelles il faut ajouter des centaines de structures de taille moyenne, comme Tournez s’il vous plaît (TSVP), comptant une vingtaine de salariés.

40

C’est le nombre de films produits chaque année par TSVP. Cette année, TSVP présente deux films en compétition au festival du FIGRA : « Corvéables à merci, le scandale des bonnes asiatiques », réalisé par Alexandra Jousset et Gratiane de Moustier.  Et « Birmanie – le pouvoir des moines » de Joël Curtz et Benoit Grimont.

52 minutes

C’est le format type du documentaire. Et pourquoi pas 60 minutes ? Réponse : à l’origine, pour prévoir des coupures pubs, d’une durée totale de 8 minutes. En moyenne, il faut tourner plus de 100 heures d’images pour réaliser un film de cette longueur. Seulement 10 à 15 % des séquences filmées sont utilisés par le réalisateur.

25

Et près de 25 jours sont nécessaires pour monter un 52 minutes. Alors qu’il ne faut que vingt jours pour le tourner. Et seulement deux jours pour le mixage. C’est à dire le moment où le réalisateur enregistre son commentaire.

2 ans

De la toute première idée, à la diffusion sur une chaîne de télévision, deux ans s’écoulent en moyenne.