Une caméra face aux lobbies

Une poignée de documentaires présentés à la 24e édition du FIGRA dénoncent le pouvoir démesuré de géants de l’industrie, peu respectueux des citoyens, des travailleurs qu’ils emploient ou de l’environnement. Nous sommes allés à la rencontre de leurs réalisateurs.

Altéo, Sanofi et l’industrie des graisses végétales, Bayer et Monsanto, Philipp Morris… C’est à ces géants que s’attaquent les documentaires Tobacco Monster, Zone Rouge, Electricité, le montant de la facture ou Cholestérol, le grand bluff, tous présentés au Figra. Ils dessinent l’un des rôles nobles de la profession de journaliste et de documentariste  : défendre les citoyens, ou l’environnement face aux intérêts de l’argent.

Les intérêts d’un vendeur de cigarettes qui contraint ses petits producteurs de tabac argentins à s’exposer, en vaporisant du Round’up dans leurs champs, au glyphosate, facteur de cancers et de malformations congénitales graves chez leurs enfants. Celles d’un producteur d’énergie qui gonfle tant ses tarifs que des milliers d’hommes et des femmes, faute de pouvoir régler leurs factures, meurent de froid chaque année dans l’hiver anglais. Celles d’une usine d’alumine qui rejette impunément des quantités astronomiques de boues toxiques dans la Méditerranée. Celles, enfin, de laboratoires qui entretiennent un mythe médical, instrumentalisant la peur du cholestérol, pour commercialiser en grande quantité des médicaments aux effets secondaires dévastateurs.

« militance »

Tous n’inscrivent pas, comme Olivier Dubuquoy (Zone Rouge) dans une perspective activiste. Proche des milieux écologistes opposés à l’usine d’alumine de Gardanne, ce géographe explique avoir été porté au documentaire par sa « militance ». La fleur au fusil, il part à l’abordage des pollueurs des fonds méditerranéens, dans une volonté d’avertir et mobiliser de nouveaux insurgés, mêlant écriture documentaire et organisation de manifestations. « La dernière mobilisation on a réussi à être 2000, ce qui s’est pas produit depuis 1960, c’est assez difficile de mobiliser dans la baie de Marseille. »

« Le travail de documentariste, pour moi, est militant. Je suis un universitaire, de ceux qui soutiennent que leur recherche est de la recherche-action. Je ne crois pas du tout à l’objectivité, même s’il faut donner la parole aux différentes parties. J’aime vraiment la posture d’auteur qui permet d’assume sa subjectivité, de donner la parole à qui on veut, de raconter l’histoire avec sensibilité, engagement et émotion. »

Au delà d’une vision engagée du métier, la volonté de produire un documentaire à charge arrive souvent d’une nouvelle estomaquante, apprise au détour d’un voyage, d’une lecture. Pour Patrick Dedole (Electricité, le montant de la facture), il s’agissait avant tout de raconter son Europe. « Ca n’était pas un désir à la base, de dénoncer la proximité des politiques et des lobbies de l’énergie. Face à cette information qui arrivait d’Angleterre, à savoir que des gens meurent de froid au XXIe siècle, ce qui m’intéressait, c’était de me poser la question à moi-même : comment je me figure une Europe de l’énergie ? » C’est dans un voyage en Argentine que Juliette Igier découvre les stigmates du glyphosate dans les familles de cultivateur de tabac.

« Ce qui m’a le plus marqué c’est de voir que c’est un système parfait, confie-t-elle. Bayer via Monsanto produit un produit chimique à base de glyphosate pour les plantations de ces graines modifiées, et ils produisent également le médicament qui va soigner le cancer produit par ce glyphosate. Derrière ça quand plus rien ne pousse sur ces terres, ils font finalement pousser des pins transgéniques. Et qu’est-ce qu’on fabrique, avec ce pin transgéique ? On fait un cercueil, transgénique aussi. »

Briser l’omerta

On ne tourne pas un documentaire à charge contre des multinationales comme on tourne un film sur la pêche aux bigorneaux. Car c’est d’abord à la désinformation produite par ces puissants, doués pour étouffer les affaires, que l’on se confronte.

Difficile de démonter les études sur la prétendue innocuité des boues rouges dans la baie de Cassis, alors que les propriétaires de l’usine entretiennent une opacité totale. « On arrive avec des dossiers industriels qui nous ont été fournis par plusieurs sources et on voudrait pouvoir échanger à partir de ces dossiers, explique Olivier Dubuquoy. Par exemple, sur la quantité de boues rouges qui ont été rejetées en mer. On a la preuve formelle qu’il y a plus de 3O millions de tonnes. Et eux continuent à communiquer sur 10 millions de tonnes. Je vous laisse imaginer tout le reste, c’est à dire les discutions sur la toxicité. C’est juste inenvisageable, puisqu’ils ne veulent pas instaurer de dialogue »

Difficile, également, de dénoncer — face à l’apparent consensus des revues scientifiques — le matraquage d’articles affirmant la responsabilité du cholestérol sur les risques cardiovasculaires, commandés par les laboratoires produisant les médicaments contre le cholestérol.

« Le raisonnement scientifique ne peut pas se considérer abstraitement de la société dans laquelle il est produit, pointe ainsi Anne Georget (Cholestérol, le grand bluff). Quand une hypothèse scientifique arrange des industriels c’est très dangereux, puisqu’elle acquiert un poids que d’autres hypothèses n’ont pas. Dans les faits, toutes les voix dissidentes ont été écrabouillées. »

dans Les coulisses des industries

A la diffusion de Choléstérol, le grand bluff, Sanofi a publié un démenti, criant au tissu de mensonge. Les documentaristes et journalistes entrent souvent dans ces guerres de communication, et leur meilleure arme est encore de livrer les rouages du marketing politique et de la désinformation.

« Aujourd’hui, l’industrie pharmaceutique fonctionne comme n’importe quelle industrie. Elle est constituée uniquement de gens qui ont besoin d’un retour sur investissement très rapidement, ce qui est complètement antinomique avec ce que c’est que les vingt ans qu’il faut pour faire un médicament. Si on veut que ça revienne vite, il faut faire appel à toutes sortes de stratagèmes qui n’ont rien à voir avec la santé. », explique Anne Georget.

Dans son travail, Patrick Dedole a, lui, montré la connivence des géants de l’énergie et des hommes politiques européens.  « Je crois que les gens ne se rendent pas compte que le mot lobby est devenu un mot qui désigne quasiment plus une profession qu’une tare. A Bruxelles, il y a plus de gens qui vivent des deniers des entreprises qui gravitent autour du parlement que de politiques eux-mêmes.  Ce sont des gens qui sont là pour influencer des décisions, qui vont permettre à des groupes industriels, des associations ou des institutions de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Il faut pouvoir montrer ça. »

Intimidations

Chatouilleux, les géants de l’industrie ont les moyens de gêner dans leur travail les empêcheurs de profiter en rond. En reportage dans un entrepôt de semences, Juliette Igier et Stéphanie Lebrun se voient bloquer l’accès au site. « On a dû partir, ils nous ont suivi pendant un moment, on était pas tranquilles, et c’était le but » confient-elles.

Olivier Dubuquoy partage également ces tentatives d’intimidation : « En tant que militant, ils ont essayé de nous empêcher de poursuivre le combat. On a reçu des choses assez classiques, c’est un peu comme dans toutes les luttes. Des invectives, des insultes, des choses qui sont sans lendemain, qui sont pas graves non plus. Plusieurs menaces par mail, un peu standardisées, en gros soit qu’on va vous passer à tabac, soit qu’il faut qu’on fasse très attention parce qu’il pourrait nous arriver des bricoles…  ce genre de menaces mais qui sont ridicules, parce que d’une part elles sont jamais suivies. »

des portes-voix pour les petits

« Auprès des petits paysans de Misiones, on sentait le soulagement de parler, d’être écoutés » se souvient Stéphanie Lebrun.  Elle se remémore la phrase qui a inspiré le titre Tobacco Monsters :  « A un moment, un agriculteur, nous a dit : “mais qui on est, nous ? Ils sont trop forts, trop puissants, à côté d’eux nous sommes tellement petits ». »

S’attaquant aux grands noms de l’industrie, ces documentaristes croisent les chemins d’Abdellatif et Madeleine, riverains de Mange-Gari exposés à la pollution de l’usine d’alumine de Gardanne. De Lucas et ses parents, rongés par une maladie de peau congénitale, qui brûle l’enfant de l’intérieur. De Myriam, décédée à cause du froid dans sa maison d’Angleterre, quelques semaines après le tournage.

A ces humbles,  démunis, ils donnent un poids face aux géants qui profitent de leur isolement et de leur impuissance. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes motivations de ces journalistes et réalisateurs. Et l’un des grands pouvoirs de l’image :  à travers la caméra, permettre aux petits de tenir tête aux monstres.

 

 

« Ce que leurs yeux ont vu » : un hommage aux reporters de guerre

Au FIGRA, on regarde des films, et on peut aussi voir l’exposition photo « Ce que leurs yeux ont vu » d’Alizé Le Maoult. Elle rend un hommage aux photographes de guerre, ces témoins de l’histoire peu connus.

« Il n’y a personne. Seulement un appareil photo ensanglanté. Mais on comprend la violence de la scène », lâche Margo, 16 ans. Avec ses camarades du lycée Giraux Sannier, à Saint Martin-Boulogne (62), ils visitent au FIGRA l’exposition d’Alizé Le Maoult sur les photographes de guerre. « Ça nous confronte à la réalité. C’est choquant de voir des cadavres », ajoute Manon. Une découverte du métier de photojournaliste, selon leur professeure, Mélanie Serret.

« Cette exposition fait le lien entre les conflits du passés et ceux d’aujourd’hui. » – Alizée Le Maoult

En 1995, alors que la guerre se termine, Alizé Le Maoult convoie des frais de films à Sarajevo pour « Le cercle parfait » d’Ademir Kénovic. Marquée par les conséquences de la guerre, elle rencontre les journalistes et photographes qui en témoignent.  « Les images de ces photographes nous donnent à voir l’Histoire. Nous parcourons le monde à travers leurs yeux. Qui sont ces femmes et hommes qui nous informent au péril de leur vie ? ».

« Les photographes n’aiment pas être photographiés »

Le 6 avril 2012, ils se retrouvent tous à Sarajevo pour commémorer le vingtième anniversaire du début de la guerre. Alizé Le Maoult crée une série de portraits intitulée génération Sarajevo. « Un portrait frontal sans artifice, les yeux dans les yeux. » Dans ses diptyques, la photographe met en regard des portraits de photographes de guerre et une de leur œuvre qu’ils décrivent à leur manière. « Leur regard nous traverse, et nous regardons ce qu’ils ont vu. Ça nous interpelle », explique-t-elle.

«Les photographes n’aiment pas être photographiés», ironise-t-elle. C’est avec fierté qu’elle se souvient de sa rencontre avec le directeur de photo John Morris : « Il y a tellement de sagesse et d’émotion dans son regard.  Il a eu cent ans l’année dernière et a connu les deux grandes guerres. » 

Pour la photographe de 40 ans, être exposée au FIGRA « est un honneur ». «Il y a des documentaires qui font un écho à l’expo. Elle a sa raison d’être dans ce lieu.»

Les enfants volés d’Angleterre : « Quand je revois le film, je retiens encore mes larmes »

Stéphanie Thomas et Pierre Chassagnieux présentent cette semaine leur documentaire sur Les enfants volés d’ Angleterre. Un film coup de poing qui dénonce les dérives du système de protection de l’enfance au Royaume-Uni. Pendant 66 minutes, ils transportent le téléspectateur au sein de plusieurs familles dont les enfants ont été retirés pour soupçon de maltraitance. Nous les avons rencontrés après la présentation de leur grand format, qui n’a pas laissé les spectateurs indifférents (voir ci-dessous).

Figr’Actu : Votre film parle des abus du « Children Act », une loi qui considère que le soupçon de maltraitance est une preuve suffisante pour retirer des enfants à leurs parents. Beaucoup de spectateurs ont été bouleversés par ces dérives, et personne ne semble en avoir conscience dans les pays voisins. Comment avez-vous entendu parler de ce scandale ?

Stéphanie : En réalité, plusieurs journalistes français ont déjà travaillé sur ce sujet, dont Florence Bellone, qui avait réalisé un reportage de 52 minutes pour la RTBF (chaîne publique belge). Ensuite, d’autres émissions en ont parlé, comme Spécial Investigation en 2012. En fait, tout notre travail est le fruit de l’enquête préalable de nos collègues. Personnellement, j’ai eu la chance de faire un documentaire de 13 minutes sur ce sujet en 2013. J’avais déjà commencé à suivre les mêmes familles que celles des Enfants Volés d’Angleterre. Mais ça restait trop anecdotique ! Je me suis dit que je devais mettre à plat le système et plonger au cœur de ces dérives.

Pierre : A l’inverse de nos collègues, on a voulu raconter une histoire au présent. Pendant plusieurs mois, on a suivi ces familles pour vivre leur combat en temps réel. On a par exemple suivi Claire et Colin pendant le recours au tribunal, et on était avec eux quand ils ont appris qu’ils ne récupéreraient jamais leur bébé.

Dans votre reportage, vous dites que les journalistes britanniques n’ont pas le droit d’aborder le sujet. Pour quelles raisons ?

Pierre : La loi sur la protection de l’enfance impose l’anonymat aux enfants. Il est interdit de révéler leur nom des familles. Donc les parents ne peuvent pas aller voir la presse, car ils doivent préserver leur identité. Et les journalistes britanniques ne peuvent pas raconter leur histoire. C’est aussi pour cela qu’on était bien placé en tant que journalistes français pour traiter ce sujet. On a un regard extérieur sur cette problématique, on n’est pas juge et parti. C’est beaucoup plus difficile de porter un regard critique quand on a été élevé dans ce système.

Il y a beaucoup de scènes très dures dans votre documentaire. Notamment le moment où Claire et Coline fondent en larmes dans leur voiture, après avoir appris qu’ils ne reverraient jamais leur petite fille. Comment avez-vous réussi à garder la distance nécessaire face à ces familles brisées ?

Pierre : Je me rappelle particulièrement de cette scène, parce que juste avant leur retour, le son de la caméra nous a lâché. Avec le preneur de son, on a dû scotcher nos téléphones au plafond pour enregistrer la voix du couple. Je me rappelle que la père, Colin, a pleuré tout le voyage de retour. J’étais bouleversé aussi… Même six mois après, quand je revois le film, je retiens encore mes larmes.

Stéphanie : Le plus dur, c’est qu’on se doutait que leur enfant leur serait retiré. C’est un couple victime du système jusqu’au bout, car ils sont pauvres. Et à cause de cette précarité, on ne leur permet pas d’avoir une famille. Après le tournage, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces parents. Je suis aussi devenue un peu parano. Je me disais : « Mon dieu, quand je vois tout ce que je peux faire de travers avec ma fille, je me dit qu’en Angleterre ça aurait déjà été sanctionné ». J’aurais trop peur de m’installer là-bas, trop peur de perdre mon enfant. Même maintenant, plus de six mois après la fin du tournage, je pense tout le temps à ces parents. C’est un sujet dont on ne peut pas sortir indemne.

Est-ce que vous avez des nouvelles de ces familles ?

Pierre : On a du mal à joindre Colin et Claire. Mais on sait que Jacky et John, qui ont perdu leurs deux enfants, sont toujours en train de se battre pour les récupérer. Par contre, ils refusent de fonder une nouvelle famille.

Stéphanie : A l’inverse, Nicky et Marc ont eu deux nouveaux enfants, après avoir perdu les trois premiers. Et Bethany, la jeune femme qui était partie accoucher en France pour échapper aux services sociaux, a pu revenir dans son pays après d’âpres négociations. Aujourd’hui, elle a même repris ses études.

La seule frustration dans votre documentaire, c’est de ne pas avoir de témoignage d’enfant retiré de force à ses parents. En avez-vous rencontré ?

Pierre : Et bien justement, nous allons faire une suite à ce documentaire en nous intéressant exclusivement à ces enfants et à ce qu’ils sont devenus. Une fois majeurs, certains réussissent à retrouver leurs parents biologiques, et demandent même à être ré-adoptés ! La bonne nouvelle, c’est que France 5 a déjà passé commande !

Est-ce que ce documentaire a réussi à éveiller certaines consciences ?

Pierre : Le Parlement européen s’est intéressé à l’affaire après la diffusion en novembre dernier. Ils nous ont contacté pour qu’on leur donne notre ressenti sur l’affaire, car comme nous ne sommes pas britanniques, ils considèrent que nous sommes plus objectifs.

Stéphanie : C’est vrai qu’après la diffusion, pas mal de lignes ont commencé à bouger. Et c’est tant mieux ! Plus le documentaire est vu, mieux c’est pour ces familles qui se battent. On veut qu’un maximum de gens le voient pour faire changer les choses.

Passer autant de temps au cœur de l’injustice, ça vous a donné envie de vous engager pour défendre la cause de ces parents ?

Pierre : Ce documentaire, c’est quatre ans de travail. Si ça, ce n’est pas de l’engagement, je ne vois pas ce que c’est !

Propos recueillis par Marie-Charlotte Perrier

 Nous avons recueilli les impressions des spectateurs à la sortie du film. Comme beaucoup d’autres, Patricia, Annette et Philippe ont trouvé le film bouleversant.

 

Patricia : « Quand on se met à la place des parents, c’est un cauchemar »

 

 

Anette : « Un film indispensable, comme d’autres films du Figra ! »

 

Philippe : « Un sujet perturbant et totalement méconnu en France »

 

Israël : immersion inédite chez les ultra-orthodoxes

Dans son film « Israël : sous la pression des ultras », la journaliste Bethsabée Zarka nous offre une plongée dans l’univers des « haredim », ces Juifs fondamentalistes qui prônent une lecture rigoriste de la Torah. Un travail d’enquête qui a nécessité de longs mois d’investigation.

Dans les rues de Jérusalem, ils sont facilement reconnaissables. Longs uniformes noirs et blancs et grands chapeaux, ils forment un groupe puissant et occulte. « Ils », ce sont les « haredim », des Juifs ultra-orthodoxes dont l’influence est de plus en plus grande en Israël. Education, mariage, divorce et droit de la famille : dans leur communauté, ils contrôlent tout. Et disposent même d’une certaine emprise sur le gouvernement israélien. Pourtant, en dehors des frontières du pays, ce sujet reste méconnu.

« La plupart du temps, quand on évoque Israël dans les médias, c’est sous le prisme du conflit avec la Palestine, explique Bethsabée Zarka, co-réalisatrice d' »Israël, sous la pression des ultra-orthodoxes ».  Nous, la première fois qu’on a entendu parler de cette situation, c’était en 2009. Dans un reportage, une scène nous avait interpellés : celle de ces Juifs ultra-orthodoxes brûlant le drapeau israélien lors de la fête nationale ». Bethsabée Zarka et Ibar Aibar, le second co-réalisateur, sont les premiers journalistes français à parvenir à approcher ces fondamentalistes. Leur documentaire offre une plongée en immersion dans cette communauté pour qui la religion est suprême et la démocratie annexe. Une réalisation longue et ardue. Au total : plus d’un an d’enquête.

« Les « haredim » n’ont aucun intérêt à s’ouvrir aux autres »

Car les ultra-orthodoxes sont une communauté difficile à contacter. Repliés sur eux-mêmes, ils ne sont pas non plus prosélytes. « Les « haredim » n’ont aucun intérêt à s’ouvrir aux autres, et encore moins aux journalistes », confie Bethsabée. Auparavant fixeuse en Israël, elle connaît bien le pays. « Le plus dur a été de trouver des témoins acceptant que l’on pénètre dans leur intimité. Beaucoup de familles étaient d’accord pour nous répondre. Mais elles ne voulaient pas être filmées ». Dans les foyers des ultra-orthodoxes, ni télévision, ni radio, ni internet. Ils refusent la modernité. Alors pour eux, la présence d’une caméra est vécue comme une intrusion inacceptable.

D’ailleurs, au début du film, on suit Bethzabée Zarka et Ibar Aibar déambuler dans les rues de Méa Shearim, un quartier ultra-orthodoxe situé au nord de Jérusalem. Au bout d’à peine quelques minutes, les journalistes se font interpeller par des résidents, comme le raconte Ibar Aibar : « On nous a clairement fait comprendre qu’il fallait qu’on parte. Où que nous allions sans être accompagnés, nous n’étions pas les bienvenus. En nous voyant arriver, parfois, les gens baissaient les yeux ou partaient se réfugier ailleurs ».

Femme et journaliste : sous le regard des hommes

Au cours du tournage, pour Bethsabée Zara, le fait d’être une femme a parfois aussi été un obstacle. Chez les ultra-orthodoxes, la place des femmes est très codifiée. Obligées de se couvrir les cheveux dans la sphère publique, elles ne jouissent pas des mêmes droits que les hommes, notamment en matière en matière d’éducation et de divorce. Pour la journaliste, il a parfois fallu batailler pour obtenir des entretiens. « Certains interlocuteurs n’ont pas voulu nous recevoir parce que j’étais une femme. Et quand nous rencontrions des hommes dans la rue par exemple, ils ne me regardaient même pas dans les yeux. Heureusement qu’il y avait Ibar. Sa présence nous a parfois facilité l’accès à des personnes ou à deux lieux ».

En cinquante minutes, ce documentaire nous offre une plongée inédite dans l’univers fermé et à la fois fascinant des ultra-orthodoxes. Aujourd’hui, en Israël, ces fondamentalistes représentent un million de personnes pour 8,5 millions d’habitants. En 2059, ils atteindront un-tiers de la population totale du pays … Et donc autant d’électeurs potentiels. Pour Bethsabée Zarka et Ibar Aibar, « Israël finira peut être rongé par un ennemi de l’intérieur ».

Comment ralentir dans nos vies : les conseils du réalisateur de « Tout s’accélère »

 

Ce jour-là, le temps a basculé dans la vie de Gilles Vernet.  Confronté à l’annonce imminente de la mort  de sa mère,  atteinte d’une maladie incurable, cet ancien trader a changé de vie, en devenant notamment professeur des écoles dans le 19ème arrondissement à Paris.

« J’avais perdu de vue en tant que trader le côté cyclique des choses. On nie nos cycles internes. C’est dingue! les gens ne se régénèrent plus – il suffit de regarder les burn-out en entreprise. Il est pourtant vital de se reconnecter avec soi-même. »

Nourri d’une enfance bercée par le cinéma et auteur de scénario pour des séries télévisées, Gilles Vernet a placé l’accélération du temps au coeur de son film, un projet qu’il a mis 3 ans à réaliser.

Où passe le temps que nous sommes sensés gagner? Pourquoi manquons-nous de temps alors que les outils qui nous en font gagner sont de plus en plus perfectionnés? Subissons-nous réellement cette vitesse ou la désirons-nous ? Car aller plus vite provoque aussi jouissance et addiction. Et prétexter d’être débordé nous permet aussi de ne pas écouter les autres.

Retrouver le temps qui court

Autant de questions soulevées par le réalisateur. Avec un parti pris : croiser la parole de ses élèves de CM2 avec celle de trois spécialistes : un sociologue, un philosophe… et même un écologiste comme Nicolas Hulot. Ses conseils pour retrouver du temps après lequel nous sommes si nombreux à courir :

« Une chose très simple, que je fais avec mes élèves tous les matins, qui n’attendent que ça : cinq petites minutes, ce n’est rien cinq minutes pour prendre le temps de la respiration ventrale et d’une petite méditation.

Je leur conseille également de faire attention aux écrans : ne pas oublier de vivre des moments en famille chez eux. Et ce qu’ils me répondent est parfois très inquiétant : « mais Maître, mes parents eux aussi ne regardent que leurs écrans. » L’ordinateur ne sent rien, il n’a pas d’émotion. En ces temps gratuits, il ne faut pas oublier d’aimer tout simplement. Un copain me confiait n’avoir plus de temps pour passer une soirée avec des amis, c’est dingue. »

On peut aussi aimer la beauté, gratuite, offerte et laisser le temps passer. Comme l’indique Nicolas Hulot, la contemplation devrait faire partie de nos vies comme un temps nécessaire.

Ses élèves, eux aussi, apportent des solutions : « C’est pas nous les maîtres du temps, mais le temps lui-même. Tout le monde se plaint, tout le monde dit qu’il faut se calmer… mais que ces gens commencent par le faire, eux ! »


Pour prolonger le film, cliquez ici.

 

« Latifa, une femme dans la République » : 3 questions à la réalisatrice

3 Questions à Jarmila Buzkova pour le film « Latifa, une femme dans la République » diffusé sur France 2, le 7 mars dernier. Elle a suivi Latifa Ibn Ziaten, mère d’une des victimes de Mohammed Merah en 2012. Depuis, elle se bat pour qu’il n’y est « plus jamais de Merah ».

 

Figr’Actu : Comment avez-vous eu l’idée de faire ce film ?

Jarmila Buzkova : J’avais regardé Latifa il y a plusieurs années sur un plateau de télévision. J’étais intriguée par cette femme qui, à l’époque, parlait en faisant beaucoup de fautes de français, dans une langue très simple mais avec un message très important, déjà, que j’ai eu envie de creuser. Avec son regard bienveillant, sa voix douce, elle vous met tout de suite à l’aise, même s’il a fallu du temps pour qu’elle m’ouvre son intérieur et me fasse confiance. Ce film pose beaucoup de questions auxquelles elle ne répond pas : c’est aux autres d’y répondre.

Le film a-t-il été difficile à réaliser ?

Il a fallu obtenir sa confiance mais aussi celle de ses proches, qu’au départ, elle ne souhaitait pas impliquer. Elle est déterminée et protégée par la police parce que menacée. Mon producteur a tout de suite été convaincu par le film et ce que j’avais écrit. En revanche, il a fallu 5 mois pour convaincre la chaîne.

Comment s’est déroulée la scène plus difficile en prison ?

L’accueil n’a pas toujours été bon pendant le tournage. J’ai même eu peur que ça dégénère avec les détenus. Mais certains ont fini par calmer les autres, en leur demandant de respecter Latifa qui ne se démonte pas. Elle sait aussi tenir tête à ceux qui ne reçoivent pas son message – c’est là sa force qui m’a impressionnée. J’ai hésité au montage à garder cette séquence mais finalement elle est importante.

Des adolescents ovationnés par le public du FIGRA

Parmi les réalisateurs de la sélection 2017, certains se sont immergés dans le monde de l’école. Marine Place est retournée sur les bancs du lycée aux côtés des Bac Pro Gestion et Administration (G.A.) de Béthune. Benoît Grimont, lui, a suivi les cours d’un professeur d’éducation physique, Yves Le Coz, avec des troisièmes du XXème arrondissement de Paris.

Être suivi pendant un an par une caméra est marquant pour des jeunes de cet âge. L’équipe de réalisation les a vu grandir et gagner en confiance aux côtés de leurs professeurs.
« Au début, ils ne voulaient même pas se lever pour parler devant leurs camarades », explique Benoît Grimont. C’était lors du tout premier cours. Celui où ces collégiens en classe de troisième du XXème arrondissement de Paris ont appris qu’ils allaient devoir apprendre une chorégraphie. Mais surtout qu’ils allaient faire leur représentation dans la rue. « Mais c’est ficha (la honte) ! » s’esclaffaient-ils alors.

Dans Le prof de gym, Benoît Grimont suit un professeur d’EPS dans son projet annuel : créer un clip avec une classe de troisième dans la rue. À Béthune, le collège avait « abîmé » les lycéens en première GA. Ils se retrouvaient dans une filière « poubelle », comme ils disent. En apprenant que Marine Place allait les filmer durant une année scolaire ils pensaient « n’avoir rien d’intéressant à dire ».

La création

« Je voulais faire un documentaire sur une classe de bac pro mais je voulais que le regard vienne d’eux. Que les élèves soient impliqués », explique Marine Place. Alors, elle les a mis au travail.  Ils ont écrit une chanson, chanté, dansé. Ils ont filmé, interviewé et étaient même les narrateurs de l’histoire. « Ça les rendait plus acteurs », poursuit la réalisatrice.
Manon, 19 ans, a même passé un weekend avec l’équipe de production pour dessiner les story board qui ponctuent le documentaire. Une « vraie fierté » pour la jeune femme. Marine Place « a vu ce qu’on pouvait faire, qu’on avait des talents », résume Paul Joseph.

Quant aux troisièmes, c’est sans s’en rendre compte qu’ils ont, eux même, créé leur chorégraphie. Leur professeur leur a fait faire des exercices, qui, petit à petit, les ont menés vers la danse. Ils ont, par exemple, épelé leur nom avec leurs corps. De ces gestes Yves Le Coz a tiré des pas. De ces pas, il fait naître une danse.

Des professeurs exceptionnels

Pour Benoît Grimont, cet enseignant est au cœur de son projet de film : « C’est l’histoire d’une ambition incroyable, celle d’un prof ». Dès les premiers instants à ses côtés il a compris qu’il avait fait le bon pari. « Dès le tournage, j’ai ressenti les petites émotions que l’on ressent pendant qu’on regarde le film. Ce qui est très rare. »
Lors de la première diffusion, les élèves et leurs parents ont ovationné l’enseignant, figure essentielle de leur vie. « Un grand moment d’émotion », se souvient le réalisateur. À chaque projection, les première GA aussi mettent leurs professeures à l’honneur : « Leurs deuxièmes mamans », des femmes qui les comprennent, leur font aimer l’école et leur « redonnent confiance ».

Face au public du FIGRA, les lycéens rient, racontent, répondent. « Bravo, vous êtes magnifiques », leur lance une spectatrice. Dire qu’il y a encore un an, ils pensaient n’avoir « rien à raconter ».

 

Attentats 2015 : de l’image à l’hommage

Antoine Leiris, réalisateur du documentaire "Vous n'aurez pas ma haine", raconte l'enfer de l'attentat de Charlie Hebdo

Les réalisateurs de « Vous n’aurez pas ma haine » et « Bernard Maris, à la recherche d’un anti-économiste » ont un point commun. Ils ont chacun perdu un être cher lors des attentats de janvier et novembre 2015. De cette épreuve, Antoine Leiris et Hélène Fresnel ont sorti deux films. Deux manières de rendre hommage à ceux qu’ils ont perdus, et à ceux qui restent.

« Le fait d’être dans l’ombre la plus épaisse fait qu’on est obligé d’aller chercher la petite lumière à l’intérieur ». Pendant 71 minutes, Antoine Leiris part en quête de cette lueur d’espoir. Dans son documentaire « Vous n’aurez pas ma haine », il rencontre plusieurs victimes d’attentats pour comprendre leur douleur, mais surtout leur reconstruction. Lui-même a perdu sa femme au Bataclan, le 13 novembre dernier. Quelques jours après le drame, il avait publié sur Facebook une tribune intitulée « Vous n’aurez pas ma haine ». Partagée plus de 230 000 fois, le texte avait fait le tour de la planète. S’en est suivi un livre du même nom en 2016, puis un documentaire.  « J’ai fait ce film pour me forcer à sortir de moi-même pour aller rencontrer les autres. J’avais peur de les rencontrer mais eux aussi avaient peur. Je voulais rencontrer d’autres profils, d’autres parcours (…) et m’enrichir d’eux ».

Réparer les vivants

Un documentaire résolument thérapeutique, où le personnage principal incarné par Antoine lui-même suit un parcours de reconstruction. Au fil de son enquête, il rencontre des blessés, des veuves, des rescapés. Des gens qui ont été touchés dans leur chair comme dans leur âme. Mais qui se sont relevés.

Comme Latifa, dont le fils a été assassiné par Mohammed Merah, et qui parcoure désormais les lycées de France pour sensibiliser à la radicalisation. Ou Amaury et sa petite-amie, tous deux rescapés du Bataclan. Et dont le premier enfant est né le 13 novembre 2016. Ici, l’hommage est surtout rendu aux vivants.

Ressusciter les morts

Hélène Fresnel, dernière compagne de Bernard Maris, a eu une démarche différente de celle d’Antoine. « Lui a tout de suite été vers la vie, parce qu’il avait un petit garçon. Il fallait qu’il reste optimiste. Alors que moi, j’ai été tentée de ramener Bernard vers les vivants. Et aussi peut-être d’aller vers l’au-delà, de continuer à lui parler ». Pour Hélène Fresnel, ce documentaire est avant tout un moyen de faire vivre l’homme derrière la victime. « Un peu égoïstement, je voulais laisser une trace de notre histoire. Montrer l’image d’un corps qui bouge, qui rit ».

Hélène Fresnel : « L’idée du film, continuer de rester en contact avec lui »

Pendant 52 minutes, elle retrace la vie de cet homme qui a partagé sa vie, sans pour autant gommer ses contradictions. Elle nous présente l’Oncle Bernard insolent de Charlie Hebdo, l’écolo engagé, le golfeur du XVIème arrondissement et le Toulousain fier de ses racines. Mille facettes d’une personnalité condensées en un film, pour que personne n’oublie que Bernard Maris n’était pas juste une victime des frères Kouachi.

Tenir la distance

Hélène Risser, co-réalisatrice du documentaire, a aussi connu l’économiste. « C’est compliqué de faire le portrait de quelqu’un dont on est proche, reconnait-elle. La distance est importante pour éviter la pure louange ».

À l’inverse, la compagne du chroniqueur assume son manque d’objectivité : « Je ne voulais pas garder de distance dans ce film. Au contraire, je voulais être le plus près de lui possible ». Si ce projet s’est révélé salvateur pour Hélène, il a aussi été difficile à vivre. « Le film a été développé, tourné et réalisé en moins de six mois, précise-t-elle. Mais je ne sais pas si j’aurais tenu plus longtemps. J’ai encore du mal à regarder les images ».

« Vivre, parce qu’il le faut ! »

Vouloir retrouver l’être cher en lui dédiant un long format, tout en marchant sur ses traces et ressentir plus vivement sa disparition, c’est tout le paradoxe. Antoine Leiris a eu le même sentiment, celui de la boule au ventre avant chaque rencontre, la peur de ressasser le drame sans pouvoir avancer : « ça a parfois été dur. Mais ça nous a fait du bien ! ».

Finalement, Antoine Leiris et Hélène Fresnel semblent avoir trouvé leur lueur d’espoir. L’un dans les témoignages de vie porteurs d’un message de paix,  l’autre dans la satisfaction d’avoir gravé l’être aimé dans la mémoire collective. Et tous deux poursuivent leur vie avec la même injonction : « Vivre, parce qu’il le faut ! »

L’ESJ au FIGRA

Des réfugiés entassés dans des camps au Kenya et en Jordanie. Des enfants qui grandissent à l’ombre de terrils dans le nord de la France et des dissidents politiques chinois en exil. Des femmes détenues en France qui reviennent sur leur passé criminel. Des conjoints endeuillés par les attentats de 2015 à Paris. Ces personnages, nous ne les rencontrerions jamais sans la persévérance, l’indépendance et l’œil sensible des grands reporters.

A la rencontre des témoins du monde

Le Festival international du grand reportage d’actualité et du documentaire de société (FIGRA), au Touquet-Paris-Plage, est l’un des rares événements entièrement dédié à leur travail. Notre petite équipée d’étudiants en journalisme a la chance d’y assister.  Plus de 70 des meilleurs films documentaires de l’année y sont présentés. L’occasion de rencontrer leurs réalisateurs, de débattre sur l’état de la profession de reporter, ou encore de redécouvrir le palmarès 2016.

Figr’Actu a pour vocation de partager ces découvertes, le temps d’un festival. Nous y suivons, en direct, les moments forts du festival : tables rondes, théâtre documentaire, palmarès… Nous y exposons sans vernis superflu une photographie du monde d’aujourd’hui, dessinée par la sélection officielle 2017. Nous y dressons encore l’état des lieux d’une profession : ses réalités économiques, les circuits de production, les processus de fabrication des grands reportages.

Avec Figr’Actu, entrez avec nous dans les coulisses du FIGRA 2017. Bon festival à tous !